A Strasburg, les Amish parlent alsacien

JOURNAL LA CROIX du 21/08/2013

Quand Thierry Kranzer, fonctionnaire onusien et président de l’Union Alsacienne de New York, a le mal du pays, il part se ressourcer à Strasburg, le temps d’un week-end. Pas besoin de prendre l’avion et de traverser l’Atlantique : en moins de trois heures de route, après avoir traversé le New Jersey et dépassé Philadelphie, le voilà arrivé à bon port. Au milieu des fermes amish, ce natif de la région de Colmar est pourtant bien loin de la cathédrale Notre-Dame, des canaux de la Petite France et des coteaux d’Alsace. Il n’empêche : à Strasburg, en Pennsylvanie, Thierry Kranzer se sent quand même un peu chez lui.

« Un pays sans télé ni téléphone » 

Ici, les voitures, prudentes, côtoient pourtant les petites carrioles noires des femmes en longues robes et de leurs maris en longues barbes. Sur ces routes de campagne tranquilles, le long desquelles quelques panneaux vantent aux visiteurs toutes les curiosités du « pays sans télé ni téléphone », des adolescents se déplacent en patinette.

Et les rares libraires affichent en devanture les best-sellers de la littérature amish, dont le très demandé Voyage de Katie vers l’amour. Son auteur, Jerry Eisher, l’une des vedettes du genre, a déjà à son actif près d’un demi-million d’exemplaires vendus, grâce notamment à sa série « Le cœur d’Hannah » qui – déjà – mêlait romance à l’eau de rose et vie traditionnelle à la ferme.

280 000 Amish en Amérique du Nord

Le comté de Lancaster est le berceau des Amish de ce côté de l’Atlantique. Au début du XVIIIème  siècle, le fondateur de la Pennsylvanie, William Penn, quaker chantre de la tolérance religieuse, a ouvert en grand les portes de la région à cette population originaire d’Allemagne et de Suisse, persécutée en raison de sa raideur et de son austérité religieuse.

Par la suite, poussées par une forte croissance démographique, des familles ont mis le cap à l’ouest – dans l’Ohio voisin, d’abord, puis dans l’Indiana. Ces trois États regroupent les deux tiers des quelque 280 000 Amish d’Amérique du Nord, où ils vivent toujours, à des degrés variables, loin de la modernité. C’est d’ailleurs ici, à deux pas de Strasburg, qu’a été tourné Witness, le film qui, en 1985, avait fait connaître au monde entier la réalité de cette population discrète.

Pourtant, Thierry Kranzer se sent un peu comme chez lui en Pennsylvanie. Parce que c’est un univers rural, comme à la maison. Mais surtout parce que le dialecte des Amish de Strasburg est très proche de celui de Strasbourg… « J’arrive là-bas et je rencontre des gens avec qui parler ma langue natale, c’est formidable, explique-t-il. Ils sont soit Amish, soit ont été élevés dans une famille amish  avant de prendre leur distance. Et quand je leur dis d’où je viens, beaucoup sont très touchés, très émus ».

Sainte-Marie-Aux-Mines, le berceau des Amish

Et pour cause : c’est à Sainte-Marie-Aux-Mines, une commune du Haut-Rhin, à 70 kilomètres de Strasbourg, qu’est née cette religion à la fin du XVIIe siècle. Et comme les communautés vivent entre elles, que les enfants sont instruits dans des écoles amish, la langue s’est conservée. Bien qu’appelée improprement Pennsylvania Dutch (« Hollandais de Pennsylvanie »), elle est bien de la famille des dialectes parlés en Alsace et dans les régions alémaniques avoisinantes.

« Cette population puise ses origines dans le courant anabaptiste, né au XVIe siècle en Europe dans le cadre de la Réforme protestante, explique-t-on au Mennonite Information Center de Lancaster, principale ville du comté. Les Anabaptistes croyaient au baptême des fidèles adultes, à la séparation de l’Église et de l’État et rejetaient la participation à la guerre. Ce courant a donné naissance à plusieurs branches, dont les Mennonites et les Amish ».

Jacob Amman et le refus de la modernité

C’est en Alsace que la rupture a été consommée avec les Mennonites, sous l’impulsion de Jacob Amman. Cet émigré bernois avait trouvé refuge à Sainte-Marie-aux-Mines à l’époque de la fin du règne de Louis XIV, entouré d’un petit groupe d’une soixantaine de familles.

Confronté à un anabaptisme qu’il jugeait trop tempéré, Jacob Amman prôna une orientation conservatrice et plus rigoureuse de la discipline : pour lui, il était urgent de revenir aux principes de retrait du monde, au cœur du refus des Amish de la modernité. La tenue vestimentaire austère – il était tailleur de métier – est le reflet extérieur de cette rigueur.

Plus 5 enfants par foyer chez les Amish

Les Amish se distinguent également par le nombre élevé d’enfants par foyer – plus de 5 en général. Ce qui explique que cette communauté augmente (ils n’étaient que 130  000 au début des années 1990 en Amérique du Nord)… et que les États-Unis comptent aujourd’hui une dizaine de villes nommées Strasburg.

Strasburg, dans l’Ohio, est ainsi née quand, faute de terres, des familles ont quitté le comté de Lancaster pour l’Ouest et ont donné naissance dans cet autre État à une commune qu’ils ont naturellement appelée… Strasburg ! C’est également un Alsacien ayant quitté l’Europe pour la Pennsylvanie, avant de partir plus au Sud, qui est à l’origine de Strasburg, en Virginie.

Plusieurs Strasburg nords-américains

Même le Dakota du Nord, à plusieurs milliers de kilomètres de là, compte une bourgade nommée en honneur de la capitale alsacienne. Elle a sans doute été fondée au début du siècle par des descendants de pionniers ayant délaissé le Rhin pour s’installer dans la province canadienne de la Saskatchewan, juste au nord du Dakota.

Thierry Kranzer, qui traque les Strasburg d’Amérique du Nord, avait poussé jusqu’à ce petit village lors d’un périple sur les traces du chef Sioux Sitting Bull. Et raconte comment il avait engagé la conversation avec des habitants d’un certain âge : en dépit des années et des kilomètres, ils parlaient encore la langue de leurs ancêtres partis d’Alsace…

Gilles Biassette (de Strasburg)

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