1939 : Expulsions des Alsaciens-Mosellans

Dès 1938, la France se prépare à la guerre : plans d’évacuation des populations, distribution de masques à gaz et de sable pour protéger les monuments.

Dès la déclaration de guerre les Alsaciens et Lorrains proches des frontières sont expulsés manu-militari. La gare de Strasbourg étant réquisitionnée par l’armée, la population de la ville et ses banlieues doit rejoindre immédiatement des points précis de rassemblements appelés « centres de recueil ». Les lieux de gîtes sont réquisitionnés par l’administration. Les hébergeurs seront indemnisés.

Strasbourg est ville morte, gardée par l’armée française et quelques fonctionnaires.

Elisa et Leonhard sont bilingues. Elisa, née en Alsace en 1908 a été à l’école allemande puis française, elle est couturière à domicile. Leonhard, géomètre a appris le français au Lycée en Allemagne. Il vivait en Alsace avant l’armistice de 1918.

En 1939, quelques mois avant la déclaration de guerre, ils ont tous perçu un masque à gaz désagréable à porter ainsi qu’une « carte d’évacué ».

Au petit déjeuner, Elisa a demandé, chose inhabituelles, de faire de gros tas de confiture sur les tartines. Les enfants ne comprennent pas, d’habitude il faut bien l’étaler sur le pain. L’administration française interdit de verrouiller les logements. Le départ est précipité, il faut emporter ses papiers, quatre jours de vivres, des couvertures et suivre les itinéraires fléchés. Elisa et Leonhard ne savent pas où seront évacués la famille habitant Schiltigheim et Bischheim.

Comme tous les hommes en âge de combatte, Leonhard est mobilisé. Il accompagne jusqu’au train, sa femme, ses trois filles âgées de 7 à 11 ans, ainsi qu’un vieil oncle et le chien Loulou.

Elisa et Leonhard, habitant Hœnheim, avaient ordre de rejoindre Molsheim à 30 km. le voyage à pied et en tandem a duré plusieurs jours. À chaque étape, les évacués étaient logés dans différentes fermes. Une bonne soupe nourrissante attendait les dits évacués qui dormaient dans des granges ou des étables. A la dernière étape, un grenier a été attribué à la famille chez des gens désagréables. Après plusieurs jours d’attente, des camions militaires ont emmené les futurs expulsés à la gare de départ. Leonhard sera mobilisé à Mirecourt dans les Vosges.

les familles sont brusquement séparées. Les hommes en âge de combattre restent à quai. L’expulsion des vieillards, des femmes et des enfants vers l’inconnu est d’une grande violence. Aucune excuse n’était admise pour rester. L’armée fait embarquer de force les récalcitrants. Les quais résonnent de cris et de pleurs. Certains ont dû abandonner des bagages sur le quai.

Au cours du voyage, des femmes ont accouché, des malades et des personnes âgées sont décédées. C’était un traumatisme, pourtant certains parlent de colonies de vacance.

La famille a eu la chance de voyager sur des banquettes en bois en troisième classe. Les compartiments étaient bourrés de monde. Un couple de vieux Juifs ne cessait de pleurer.

Les Alsaciens se sont installés devant la gare en attendant d’être logés pour la nuit. Ma grand-mère et ses enfants sont invités dans une famille aisée de Limoges qui leur offre le repas du soir dans la salle à manger. Ma grand-mère et la dame parlent couture. Le lendemain les Alsaciens sont convoqués devant la mairie. L’appariteur, une liste à la main annonce « Il y a cinq places aux Baschauds » Ne sachant pas où c’est, ma grand-mère lève la main. Ils sont transférés aux Baschauds en camion.

Les-Baschauds est la francisation de « Las Bas Chaums » qui, en occitan est une hauteur plate et peu fertile. Le hameau est situé à 1.5 km de Cognac-le-Froid1, 25 km de Limoges et 14 km d’Oradour-sur Glane. Il se compose d’une maison de maître appartenant à un porcelainier de Limoges et de quelques fermes. Il n’y a pas d’eau courante dans le hameau, mais l’électricité. Certaines fermes sont la propriété du porcelainier.

L’arrivée des Alsaciens est une aubaine pour les familles d’accueil les paysans et les commerçants. Tous les réfugiés touchent une pension mensuelle en fonction du nombre de personnes.

Trois familles alsaciennes logent dans la maison de maître, qui se situe à gauche à l’entrée du hameau. Deux chambres sont attribuées à Elisa et sa famille. La cuisine commune est située au rez-de-chaussée. Elle est équipée d’une cuisinière à bois et d’un évier en pierre dont les eaux usées s’écoulent à travers le mur dans le jardin. Les paysans voisins font la cuisine dans la cheminée. Il faut chercher l’eau au puits. Le chien y est tombé un jour en poursuivant un chat. Il a réussi à comprendre qu’il devait entrer dans le seau pour qu’Elisa puisse le remonter. Il n’y a pas de tout-à-l’égout, les cabinets sont au fond du jardin, une planche trouée dans une cabane en bois. Les voisins dans la maison sont : madame Hardt et son fils Pierre ainsi que madame Grabstetter.

De temps en temps le dimanche, Elisa fabrique des nouilles-maison. L’eau de cuisson sert à faire une soupe appelée « Abgschmeltz » dans laquelle elle y rajoute du pain, de la crème, de la muscade et des croûtons. Les seules pâtes achetées étaient des macaronis qu’elle faisait cuire dans la même eau que les pommes de terre. Pour avoir du lait et améliorer l’ordinaire, Elisa a acheté une petite chèvre à des paysans qu’elle nourrit au biberon. devenue adulte la chèvre logeait dans l’étable des voisins les Lazare.

Les habitants du Limousin sont pratiquement tous mécréants. Plusieurs paysans sont analphabètes, certains veulent savoir si l’on voit la lune en Alsace. Les alsaciens sommes surnommés les Yayas mais aussi les Boches. La guerre de 14/18 était encore dans les mémoires.

La famille sympathise avec ses voisins paysans, les Lazare que les enfants appellent grand-père et grand-mère. Ils ont eu huit enfants, sept filles et un fils. Les Lazare cultivent un arpent de terre avec une vieille charrue en bois attelée à leur vache efflanquée. Nous les avons aidés à récolter les topinambours et à écosser les haricots qui poussent sur des perches. Ils ne connaissent pas les pommes de terre que nous achetons à l’épicerie de Cognac-le-Froid.

On entre dans la ferme des Lazare par la cuisine en terre battue où les poules vont et viennent. Le jour passe à travers le plancher disjoint de l’étage.Tous les soirs ils mangent la même soupe épaisse. En automne Elisa et sa famille sont de temps en temps invités pour un repas de châtaignes, cuites à l’eau dans la cheminée. Elisa confectionnait régulièrement des nouilles-maison, que le grand-père n’a jamais voulu les goûter. Les voisins paysans sont bien plus pauvres que ma famille paysanne de Mattstall, qui possédait une batteuse mécanique pour le blé. Deux voisines, Gabrielle et sa mère sont gantières. Comme beaucoup d’autres paysannes elles travaillent à domicile pour une manufacture de Cognac-le-Froid. Les enfants aimaient passer les jeudis après-midi chez elles à les regarder coudre les gants sur une main en bois qui servait de gabarit.

La classe se passe à Cognac-le Froid. L’institutrice, madame Spiesser, une grande femme mince est également évacuée, originaire de Normandie, elle est mariée à un Alsacien. Les enfants du coin traitaient de temps en temps leurs camarades alsaciens de Boches. Ils répétaient ce que disaient leurs parents. Une des filles ne supportait ces insultes et tabassait leurs auteurs.

Elisa, comme d’autres Alsaciennes a pu rentrer brièvement au pays pour chercher des vêtements chauds. Une mauvaise surprise l’attendait. Des militaires français chargés de surveiller la ville se sont introduits dans le logement familial et ont fait leurs besoins dans les lits. Le diplôme de la confirmation d’Elisa de 1923 décorant la Stub, était imprimé et rédigé en allemand. On imagine ces crétins, rentrant à la caserne, se vantant d’avoir pissé et chié dans le lit de Boches.

Elisa a fabriqué un arbre de Noël avec une branche de châtaignier décorée de flocons de coton. Elle a également confectionné des Zuckergeroldi, petits gâteaux de Noël roulés au sucre. Triste fête sans Leonhard.

Les Alsaciens, surtout des femmes des vieillards et des enfants se sont réunis pour célébrer Noël. On y chantait les vieilles chansons allemandes mais aussi « Ich hatt’ einen Kameraden ».

Un jour, un homme à bicyclette ressemblant à un clochard s’approche de la maison, le chien lui fait fête, c’est Leonhard.

Monsieur Hardt, cheminot vient chercher sa femme et son fils, libérant ainsi une chambre. Emma réussit à faire venir sa mère et une nièce, originaires de Schiltigheim. Elles avaient été évacuées à Saint-Junien à 14 km des Baschauds. Il n’y a aucune nouvelle du reste de la famille.

En 1940, la plupart des militaires français prennent la fuite avant l’arrivée de l’armée allemande. Sans le vouloir, ils ont empêché la destruction de Straßburg. Par contre, en partant, ils détruisent les infrastructures importantes : routes, voies ferrées, écluses, ponts, poteaux électriques et télégraphiques.

Josef est le cinquième, en haut.

Les Alsaciens et les Mosellans sont devenus indésirables, leurs pensions supprimées. Ils sont convoqués deux jours avant le voyage, une somme d’argent leur est remise pour le retour. Avant de quitter les Baschauds, Elisa donne sa chèvre à une voisine.

En faisant des courses à Limoges avant le départ, Elisa et Leonhard rencontrent par hasard le cousin Joseph Bergmann, son épouse et son fils, évacués à Oradour-sur Glane.

Josef exerce son métier de coiffeur et joue dans l’équipe de football. Il propose à Elisa et Leonhard de rester. Par crainte de la Gestapo, Leonhard préfère rentrer en Alsace qui lui semble moins dangereuse. En effet, il a été naturalisé français.

Elisa et Leonhard ne verrons plus jamais la famille Bergmann qui sera massacrée à Oradour le 10 juin 1944. La sœur d’Elisa n’est jamais arrivée dans le Limousin, elle a accouché en cours de route.

Le retour se fait en wagon à bestiaux. Toutes les deux heures le train s’arrête en rase campagne pour soulager les vessies des voyageurs.

les rares voitures de voyageurs sont réservés aux personnes fragiles. Une dame est décédée avant le départ.

La gare grouille de militaire allemands qui servent du thé sans sucre et aident à porter les bagages.

Il n’y a rien à manger, les magasins évacués sont vides. Durant des mois les Alsaciens serons nourris par la Croix-Rouge allemande. Une fois par jour, on leur distribue la « Graupensuppe » une soupe à l’orge épaisse.

Durant notre absence, notre logement Hœnheim a été visité par des soldats français qui ont fait leurs besoins dans les lits.

Leonhard est convoqué par la Gestapo, Il est arrêté et passera neuf mois et demi au camp de rééducation de Schirmeck pour avoir écrit sur sa demande de naturalisation : « J’aime la France ».

Le vieil oncle qui prenait le soleil devant sa maison s’est fait rabrouer à cause de son béret par une patrouille. Il est resté chez lui jusqu’à la libération.

· Pourquoi les Alsaciens et les Mosellans ont-ils été brusquement expulsés à plus de 600 kilomètres de chez eux dans un endroit dont la plupart ne connaissent pas la langue ? Les expulsions étaient d’une grande violence, jeter dans l’inconnu des mères de familles et des vieillards sans aucun soutien. Les familles n’étaient pas sûres de se retrouver un jour.

· Pourquoi les familles ont-elles été disséminées dans de nombreux hameaux, les isolant les une des autres ?

· Le but était-il de diluer les Alsaciens et Lorrains dans la population française, pour les punir de leur besoin d’autonomie ?


1  Aujourd’hui Cognac-la-Forêt

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