1917 : La question d’Alsace-Lorraine

Permettez à un Suisse qui a fait ses études en Alsace et qui y a de la parenté de jeter son mot dans le débat.

Ce malheureux pays constitue un mélange ethnique assez curieux duquel ni la France ni l’Allemagne ne semblent vouloir ou pouvoir tenir compte. Il est à la fois profondément germanique et très français. Il est très partagé dans ses sympathies. Demandez à nos Grisons s’ils veulent être allemands ou italiens, et vous avez à peu près la situation de l’Alsace-Lorraine. Là même où on parle français de préférence et où on ne parle que cela (et ces endroits sont rares), il y a un fond germanique de traditions, d’habitudes et de goûts. Regardez à ce sujet les gravures de Hansi, peu suspect de germanophilie. Et là où le pays semble très allemand, il y a un je ne sais quoi de latin dans le geste et l’expression qu’on trouvera à Bâle, mais pas à Karlsruhe ni à Stuttgart.

Ni la France ni l’Allemagne n’ont un droit historique sur ce pays. L’une et l’autre l’ont annexé et possédée longtemps, sans le consulter. L’une et l’autre lui ont fait du bien et du mal. Politiquement l’Alsace-Lorraine gagnerait certainement à passer à la France; économiquement elle y perdrait beaucoup.

L’Allemagne a fait plus pour l’essor de ce pays en 45 ans que la France en deux siècles. Je sais bien que ce fut là son intérêt, mais enfin, elle l’a fait et le pays conquis en a profité largement.

Le principe si noble, si évidemment juste des Alliés de laisser chaque pays librement disposer de son sort devra être appliqué non seulement en leur faveur, mais aussi à leur détriment.

Faites voter les gens de Trente et Trieste, les Polonais d’Autriche et de Prusse, les Slesvicois, etc, mais, faites voter aussi les Polonais et les Allemands de Russie, les Finlandais, les Flamingants, les Alsaciens-Lorrains.

Mettez que ce plébiscite soit possible en Alsace-Lorraine, qu’il puisse se faire normalement sous le contrôle des neutres par tous les habitants du pays avant la guerre. Quel sera le résultat ? Il est assez aisé à prévoir, suivant les questions qu’on leur posera.

Voulez-vous être Allemands ou Français ? Un tiers votera pour l’Allemagne, deux tiers pour la France. Voulez-vous être indépendants ou Allemands ? Trois quarts pour l’indépendance, un quart pour l’Allemagne. Voulez-vous être indépendants ou Français ? Deux tiers pour l’indépendance, un tiers pour la France.

Nous insistons sur ce point: il ne suffit pas de laisser choisir ce pays entre l’Allemagne et la France; il faudra le laisser choisir entre l’indépendance, la France et l’Allemagne. Et c’est l’autonomie, la neutralité qui rallierait sans aucun doute de plus de suffrages, car elle correspond à la volonté de la majorité du peuple. Cela est si évident qu’un plébiscite ne serait pas même nécessaire. Il l’est pourtant, afin d’éclairer tant la France que l’Allemagne sur le sentiment véritable de ce peuple, méconnu dans ses aspirations par les deux grandes nations voisines.

L’Alsace-Lorraine semble posséder la maturité politique suffisante pour se gouverner elle-même. Elle le ferait d’après le modèle d’un canton bilingue suisse: Grisons, Valais et Fribourg. Si un protectorat temporaire ou permanent était nécessaire, il devrait être exercé par un groupe de neutres (ceux qui pourraient organiser le plébiscite), mais en aucun cas par un de leurs deux voisins, ni par l’Autriche, l’Italie ou l’Angleterre. Ce protectorat donnerait aux neutres cette cohésion que la misère commune de leur détresse matérielle, de leurs droits foulés aux pieds par les Alliés et les Centraux n’ont pu encore leur donner.

Il y a plus : une république neutre et bilingue d’Alsace-Lorraine serait une vivante leçon et un exemple à suivre pour les deux nations entre lesquelles elle formerait un tampon. A l’une et à l’autre elle enseignerait un peu le véritable esprit démocratique dont elles ont toutes les deux un très grand besoin. Une Alsace-Lorraine neutre ainsi constituée serait le véritable intérêt moral des deux grands

pays; en les séparant matériellement, elle les rapprocherait moralement et reprendrait ainsi son beau rôle d’intermédiaire d’avant 1870, qu’un retour à la

France rendrait impossible à jamais. Car n’oublions pas que la haine féroce de la France, non seulement contre le régime politique et militaire allemand, mais aussi contre la civilisation, la pensée, l’art allemand est une insulte à l’adresse de l’Alsace-Lorraine, qu’elle a vivement ressentie le jour où la France avec la Russie (!), l’Angleterre (!) et l’Amérique (!) ont proclamé la supériorité de la civilisation latine sur la germanique (la Suisse a heureusement manqué à l’appel!) ces trois derniers pays n’ont pas seulement renié leur propre civilisation, ils ont aussi froissé, en commun avec la France, l’âme flamande et l’âme de l’Alsace-Lorraine, qui s’en souviendront.

Si l’autonomie de l’Alsace-Lorraine est dans son propre intérêt et dans celui, bien entendu, mais encore insuffisamment reconnu, des deux voisins qui se la contestent; si cette neutralité est seule conforme aux nobles principes proclamés, mais non encore réalisés, par les Alliés, elle est aussi dans l’intérêt de notre Suisse. Une Alsace-Lorraine indépendante, démocratique, démilitarisée et bilingue est non seulement une grande sécurité matérielle pour notre pays, elle est aussi un réconfort moral. Elle fortifiera nos propres sentiments démocratiques, le respect de nos minorités, la collaboration fraternelle, sur un pied d’égalité absolue, de nos trois mentalités nationales. Elle fera du bien à nos cantons-frontières du Nord, au Jura bernois, à Soleure, aux deux Bâle. Elle nous permettra de reprendre les relations historiques entre ces deux pays, dans un désintéressement d’ailleurs absolu. Car il est bien entendu que la Suisse, non seulement ne cherche pas à s’immiscer dans les affaires d’Alsace, mais refuserait même une mission que les puissances lui confieraient, à la seule exception d’un mandat confié à un groupe de neutres. (Belgique, Scandinavie, Pays-Bas). Il n’est pas nécessaire de rappeler que la Suisse, non seulement ne cherche aucune annexion, mais refuserait même un cadeau dans ce sens, Timeo Danaos… Son indépendance lui est plus chère que n’importe quel cadeau.

Je suis donc parfaitement d’accord avec ceux qui affirment qu’une Alsace-Lorraine française vaut mieux qu’une Alsace-Lorraine allemande. Mais j’ajoute qu’une Alsace-Lorraine indépendante vaut mieux que tout le reste pour elle-même, pour ceux qui continueront à se la disputer en la déchiquetant et en la troublant à nouveau et pour nous-mêmes. Les Alliés auront fait honneur à leur parole donnée et à leurs principes en préparant et en proposant cette solution.

Ed. PLATSHOFF-LEJEUNE

La Nation, revue suisse d’informations impartiales et de documentation 7/07/1917

 

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