Les joyeuses retrouvailles des Alsaciens et des Français sont un mythe inventé par le Roman national qui parle de libération. Pourtant, afin d’éviter toutes manifestations d’hostilité, les Feldgrauen alsaciens démobilisés étaient arrêtés, fouillés et incarcérés durant les festivités militaires. Ceux arrivés avant l’armée d’occupation française étaient menacés de déportation en France à la moindre incartade. Tout était organisé pour faire croire que le vœu le plus cher de la population alsacienne était de devenir française. L’énorme quantité de drapeaux tricolores qui ornaient la ville ont été apportés par l’armée. Selon la propagande, ils étaient confectionnés par les habitants, malgré la pénurie de textile.

De nombreuses manifestations patriotiques étaient organisées pour la presse nationale et alliée. Aux côtés des Poilus chaudement habillés défilaient de fausses alsaciennes en tenues d’été, aux robes neuves trop courtes, portant la grande coiffe du Kochersberg (cocardisée). Souvent une fausse Lorraine participait à ces mascarades.
Les tensions étaient grandes entre la population et les Poilus qui traitaient les Alsaciens de boches et considéraient les Alsaciennes comme un dû légitime.
En août 1919, Le major de la garnison de Colmar communique l’avis suivant :
« Des articles de la presse alsacienne relatent des incidents regrettables qui se produisent assez fréquemment. Des altercations ayant eu lieu entre civils et militaires, ces derniers traitent les autres de « Boches ». Il faut que cette pratique cesse.
Des théories seront faites aux soldats dans toutes les unités. Elles leur feront comprendre que beaucoup d’Alsaciens ou Lorrains, parfaitement Français, ne peuvent encore s’exprimer qu’en allemand, seule langue qu’ils aient apprise et qui leur était imposée. Il sera démontré combien l’épithète « Boche » employée à tort et à travers, constitue une injure grave et injuste pour ces Français qui n e sont pas responsables de ce que nous ayons mis 47 ans pour les délivrer. »
Le général commandant supérieur du territoire d’Alsace est décidé à prononcer les sanctions les plus sévère contre les militaires qui se rendraient coupables de pareils manquements (GDL 29/08/1919)
Témoignage d’un ancien Feldgrau (1919, Archives du Bas-Rhin) Le 15 novembre 1918, à la gare de Strasbourg, un groupe de Poilus a repéré mon uniforme allemand sous ma veste civile. Ils m’ont traîné hors du train, m’ont craché dessus et m’ont accusé d’être un ‘Boche’. L’un d’eux a essayé de m’arracher ma croix de fer. J’ai dû me défendre, mais j’étais seul contre cinq. Ils m’ont laissé à terre, couvert de sang. Depuis, je ne porte plus aucun signe distinctif, même pas ma médaille française de 1914. (Rapport de gendarmerie, Archives départementales du Bas-Rhin, série M, 1919)
Article du Journal d’Alsace-Lorraine (décembre 1918) Hier, à Colmar, une bagarre a éclaté entre des soldats français en permission et des Alsaciens revenus du front allemand. Les cris de ‘À bas les Boches !’ ont retenti dans la Grand’Rue. Plusieurs vitrines ont été brisées et deux hommes ont été blessés à coups de couteau. La gendarmerie a dû intervenir pour éviter le pire. Ces incidents se multiplient depuis l’armistice. (Journal d’Alsace-Lorraine)
Lettre d’un Alsacien à sa famille (1919, fonds privés) Ne parlez plus allemand en public, même entre nous. Les Poilus nous prennent pour des ennemis. Hier, mon voisin a été battu parce qu’il a demandé son chemin en allemand. Ils ne comprennent pas que nous n’avions pas le choix. La France nous a repris, mais elle ne nous fait pas confiance. (Source « La Grande Guerre vécue par les Alsaciens » de Bernard Wittmann)
Rapport de la Commission d’enquête (1919, Gallica) Dans plusieurs villages, des Alsaciens ayant servi dans l’armée allemande ont été exclus des cérémonies du 11 novembre. À Sélestat, un ancien Feldgrau a été jeté à terre par des Poilus ivres, qui lui ont reproché d’avoir « tiré sur des Français ». Les autorités locales craignent que ces incidents ne s’aggravent. (Rapports de la Commission d’enquête, Gallica)
Rixes à Metz Aux mêmes heures, dans les mêmes quartiers, les soldats et officiers français se trouvaient en butte aux provocations les plus injustifiées, bousculés par d’insolents civils jargonneurs d’allemand, et il ne se passait pour ainsi dire pas de soirées sans qu’éclatât quelque rixe sanglante. Véritable petite terreur qui a trop duré et contre laquelle s’élèvent, comme je le montrerai demain, Metz et son gouverneur Berthelot. (L’Action française 23.10.1919)
Rixes à Bitche Le café Lengenbach a été le théâtre de deux rixes pendant le bal ouvert dans cet établissement. Une jeune fille était courtisée par un soldat du 172e d’infanterie et un civil, Pierrot Otto. Pierrot frappa le premier et il fallut l’intervention des personnes présentes pour empêcher qu’une rixe plus grave n’éclate, car les camarades du militaire se joignaient à leur camarade (L’Alsacien-Lorrain de Paris du 18.04.1920)
Récit oral recueilli dans les années 1980 Mon grand-père, qui avait été incorporé de force dans l’infanterie allemande, a été forcé de quitter son village pendant six mois après l’armistice. Chaque fois qu’il sortait, des soldats français le provoquaient. Un jour, ils ont mis le feu à sa grange. Il n’a jamais porté plainte, par peur des représailles. (Témoignage oral, archives sonores du Musée alsacien de Strasbourg)
Viols en temps de guerre
La presse relate des viols commis par des Allemands au début de la guerre, mais reste silencieuse sur ceux commis par les Poilus en Alsace, au Palatinat et en Rhénanie. À cause de la honte, et du problème de langue, toutes les familles n’ont pas porté plainte auprès des autorités françaises. Quelques témoignages existent enfouis dans les archives. Il y avait des problèmes puisque le 13 mars 1918, Clemenceau a autorisé la création de BMC (bordels militaires de campagne) en France. En 1919 les villes allemandes étaient tenues d’ouvrir des bordels pour limiter les viols de l’armée d’occupation. L’armée a ouvert des BMC dans ses casernes. Les Poilus se sentaient en pays conquis. Les cartes de propagande de Poilus enlaçant des Alsaciennes leur faisaient croire qu’ils seraient les bienvenus. Ils se retrouvent dans un pays étranger dont ils ne comprennent pas la langue. Les Alsaciennes, considérées comme prises de guerre leur revenaient de droit. De nombreux viols ont été commis. Les parents tremblaient pour leurs filles.
- Témoignage d’Anna S. (Strasbourg, 1918) :
Ma mère m’a interdit de sortir seule. Une voisine a été vue en train de parler à un soldat près de la cathédrale. On l’a traitée de « Franzosenhure » [pute à Français] et ses parents l’ont envoyée chez une tante en Allemagne. - Rapport du préfet du Bas-Rhin (décembre 1918)
Plusieurs cas de violences contre des femmes ont été signalés, notamment dans les villages où les troupes sont cantonnées. La population civile craint pour ses filles. - Journal de l’abbé Wenger (curé de village)
Les mères cachent leurs filles comme au temps des invasions. Les soldats français se croient tout permis. - Carnet du soldat Pierre D. (archives Bnu) Après quatre ans d’enfer, on a bien droit à un peu de plaisir. Ces Alsaciennes, c’est notre dû.
- Acquittement d’un Poilu (décembre 1918) Un soldat français a été acquitté après avoir agressé une jeune femme, le tribunal estimait qu’il s’agissait d’un excès de liesse. Archives nationales, Pierrefitte-sur-Seine, série BB/18 (justice militaire)
- Témoignages de femmes alsaciennes Les Français nous traitaient comme des ennemies à conquérir, si on résistait, on était des « Bochesses », Si on cédait on était des putes. Ma mère m’a caché dans la cave pendant des semaines. Elle disait : mieux vaut mourir que de tomber entre leurs mains.

Les nombreuses cartes de propagande ont fait fantasmer les Poilus. Ils étaient frustrés parce que les Alsaciennes ne comprenaient pas le français.
