1918 : L’Alsace vue par Anselme Laugel

ANSELME LAUGEL (1851-1928)  LA TERRE FIDELE

Homme politique cultivé, ancien député de l’Empire, artiste-peintre, francophile passionné par l’Alsace, Laugel invente une histoire partisane et mensongère qu’il publie dans son ouvrage « La terre fidèle ». Parfait germanophone, il trouve que l’alsacien est un patois proche du flamand que les « Boches » ne comprennent pas.

De la rive du Rhin jusqu’en Autriche, un Alsacien peut communiquer, ce qui n’est pas le cas en Hollande.

Histoire de l’Alsace

Dès les temps reculés, l’Alsace faisait partie de la Gaule, tout comme la Bourgogne, la Franche-Comté, la Champagne, et toutes nos autres provinces. Ses habitants parlaient la même langue avaient la même religion et les mêmes usages que les habitants de l’intérieur du pays dont ils ne se distinguaient que par leur plus grande ardeur à défendre le Rhin que les tribus germaniques cherchaient constamment à franchir.

Plus tard l’Alsace devint romaine comme tout le reste de la Gaule; puis, elle devint française et le resta jusqu’en 843, quand le traité de Verdun l’attribua au roi Lothaire qui partagea avec ses deux frères, Charles-le-Chauve et Louis-le-Germanique, le vaste empire de Charlemagne.

Le royaume de Lothaire ne tarda pas toutefois à disparaître, absorbé par ses deux voisins, et l’Alsace fut rattachée au royaume de Germanie qui devint l’empire d’Allemagne jusqu’au moment où, en 1648, Louis XIV la réunit de nouveau à la France. Depuis Louis XIV jusqu’en 1871, c’est-à-dire pendant plus de deux siècles – l’Alsace a été française, et son annexion à la France s’était faite d’autant plus facilement que les Alsaciens se rendirent bientôt compte que la nouvelle administration française, libérale et bienveillante, réalisait un progrès sérieux.

La Révolution acheva ce que l’ancien régime avait si heureusement commencé, et le sang des bons patriotes alsaciens coula abondamment sur tous les champs de bataille où les Français combattaient pour la cause de la liberté.

Pourquoi les Alsaciens parlent allemand

Or, une première chose étonne quand on entre en Alsace, c’est d’entendre les habitants parler l’allemand et vous dire qu’ils ne comprennent que très mal le français; et vous serez certainement tentés de penser, comme l’ont pensé bien d’autres avant vous : mais ces gens-là sont des Boches, puisqu’ils parlent l’allemand!

Il y en aurait long à dire sur ce sujet, et je me contenterai de vous donner quelques sommaires explications, en vous rappelant, tout d’abord, que Napoléon Ier qui se connaissait en hommes, et qui savait apprécier les Alsaciens, disait déjà : « Laissez-les donc parler leur charabia, puisque c’est en français qu’ils se battent! »

Mais vous saurez aussi que la langue spéciale que parlent les Alsaciens n’est pas du tout l’allemand que parlent les Boches, c’est un patois que les Boches ne comprennent même pas et qui se rapproche de la langue qu’on parle en Hollande, et les Hollandais ne sont pas des Boches; de la langue que l’on parle dans certaines parties de la Belgique, et les Belges ne sont pas des Boches; de la langue que l’on parle en Suisse, et les Suisses ne sont pas davantage des Boches.

Et d’ailleurs, les Bretons ne parlent-ils pas, eux aussi, une langue que l’on ne comprend guère) les gens du Midi qui s’expriment en provençal ne sont-ils pas inintelligibles pour ceux qui ne sont pas de leur pays. Les Normands, les Angevins, les Basques, à leur tour, n’ont-ils pas une manière de s’exprimer spéciale? Et cependant vous n’êtes pas tentés de vous en étonner. Pourquoi donc vous étonnerez-vous de ne pas comprendre les Alsaciens quand ils parlent leur langue ?

A l’école, ils apprenaient, il est vrai, le bon allemand, l’allemand boche, mais est-ce leur faute, Vous saurez qu’en Alsace, comme en beaucoup d’autres pays, les instituteurs étaient nommés par le Gouvernement. Or, le Gouvernement qui, depuis 1871, dirigeait l’Alsace, venait, en droite ligne de Berlin, et n’était guère disposé, par conséquent, – vous le comprendrez aisément- à donner aux enfants alsaciens des instituteurs qui leur apprissent le français.

Les députés du pays ont, bien souvent, demandé que l’on enseignât, dans les écoles primaires, les deux langues :’ l’allemand et le français; mais ce fut en vain. Et d’ailleurs, la France elle-même, avant 1870, encourageait l’étude de l’allemand dans les écoles primaires-elle se montrait plus tolérante que l’Allemagne – parce qu’elle connaissait assez les Alsaciens pour savoir que leurs sentiments patriotiques ne seraient pas modifiés s’ils continuaient à apprendre l’Allemand, et parce qu’elle se disait qu’il était bon qu’elle eût sur sa frontière des interprètes fidèles qui faciliteraient les relations commerciales.

Si donc, aujourd’hui, l’usage du français en Alsace n’est pas plus répandu, cela tient, d’une part, à ce que, avant 1870, la France n’insistera pas pour qu’on apprît exclusivement le français, et, d’autre part, à ce que l’Allemagne, moins libérale que la France, ne toléra, pendant près d’un demi-siècle, que l’enseignement de l’allemand.

Ne vous laissez donc pas tromper par la langue que parlent les Alsaciens. Vous ne les comprendrez pas toujours, mais leur cœur parlera pour eux un langage qui ne sera pas équivoque. Et, d’ailleurs, je puis vous assurer que, vous-mêmes, tout en parlant français, vous n’avez jamais dit tant de mal des Boches que les Alsaciens en leur mauvais patois; ils trouvaient dans leur répertoire national un vocabulaire assez riche et assez énergique pour exprimer comme il convenait, leur haine du Schwob dont l’arrogance et la brutalité ne leur étaient pas moins insupportables que la mauvaise foi.

Illustration : Anselme Laugel, La fête de corporations en 1860. Danse des tonneliers sur la place Kléber

 

2 commentaires sur “1918 : L’Alsace vue par Anselme Laugel

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    1. En 1872, l’Empire a imposé l’école obligatoire à tous les enfants. Allemande en zone germanophone, française en zone welche. Dans certaines vallées vosgiennes, les habitants ne parlaient que le patois. l’Allemagne les a francisé.

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